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09 novembre 2010 -
13h14 :
Défi intégration : des news après 60 jours de mer
[ ECO-SOCIAL - DEFI INTEGRATION - COURSE EN MER ]

Eric, à bord du Jolokia qui participe au Défi Intégration, nous donne des nouvelles après 60 jours de mer.

Le défi intégrationPas de bateau de lavettes

Après 60 jours de mer, on a une petite expérience de la vie ensemble sur ce bateau. On a traversé deux fois l'Atlantique, passé le Pot-au-noir, viré le Cap de Bonne-Espérance et on bataille maintenant dans l'Océan Indien.
Cette navigation n'a pas eu grand-chose d'une croisière. N'ayant pas de pilote automatique -choix de départ- il faut se relayer en permanence à la barre. Cela signifie pour les deux quarts mixtes : être 12h00 par jour, 7 jours par semaine sur le pont.

Le bateau est dur. Sa sole plate cogne au près rendant le repos difficile, sa barre est virile, la quantité de toile qu'il porte nécessite du muscle aux manivelles de winch. La navigation entreprise est engagée. Il a fallu esquiver les cyclones de l'Atlantique, se servir des dépressions australes, loin de toute terre, de tout secours, tricoter sa route entre le légendaire courant des Aiguilles et les Quarantièmes Rugissants.

Le défi intégrationLe Jolokia est la parabole d'une entreprise. C'est une entreprise dans laquelle on travaille en extérieur 84h00 par semaine, auxquelles il faut ajouter -selon les gens- 15 à 20 h d'habillage et déshabillage. Dans le temps qu'il reste il faut faire à manger, se reposer, écrire.
Le repos se prend dans un environnement bruyant, mobile, dans des duvets qui vont de l'humide au trempé. Pour que ce que l'on fait puisse avoir une valeur d'exemple, il ne fallait pas choisir la facilité. En cela, je pense que nous avons réussi. L'inspection du travail trouverait à redire au comportement d'une entreprise qui ferait vivre cela à ses salariés, nous faisons cela par passion. Tout le monde ne tiendrait pas sa place dans une telle entreprise, sur un tel bateau.

Au cours de mes précédentes transatlantiques à la voile, j'ai vu nombre d'exemple d'amis de 20 ans, de couples solides séparés par quelques semaines en mer dans des voiliers confortables. Leurs équipages étaient pourtant homogènes, le handicap ne faisait pas partie de leur problématique. Il y a juste que la mer est exigeante et n'autorise pas les faux-semblants. En cela, notre expérience de deux mois sans qu'une fois le ton soit monté est un franc succès.

Le défi intégrationLe mythe du bon handicapé a vécu. Ce n'est pas parce qu'on est en fauteuil que l'on est forcément recommandable, sympathique, enthousiaste. Le Jolokia demande, de toute façon, beaucoup plus que ça.
Il faut une bonne dose d'inconscience, de volonté de se faire mal, de vivre quelque chose de fort, de capacité à endurer une vie quotidienne sans confort ni intimité pour y trouver son compte.
Il ne faut pas croire qu'on y puisse embarquer en se demandant ce que les autres pourront faire pour vous. Les gens qui sont à bord sont là pour tout partager.

Ce qui précède est mon point de vue et n'a que cette valeur. Après un coup d'oeil rapide sur le site internet et à la lecture de la seule mention « unijambiste » on peut penser que je suis un « faux handicapé ». J'ai entendu et beaucoup apprécié la locution. Je rassurerai ceux qui pensent de la sorte en leur garantissant un dossier médical épais comme un Tolstoï et un taux d'incapacité impressionnant.

Le défi integrationPour aller de cet ordinateur au poste de barre je pratique le « balancement simiesque » -merci aux équipements made in chantier Pinta- et la reptation synchronisée.
J'ai tellement de marques de points de sutures que je ferais une bonne publicité pour DMC (marque de fil à coudre), et contient une telle quantité de métal que je fais la délectation des services d'ordre aéroportuaires.
Je possède aussi un fauteuil roulant mais un de mes combats quotidiens est de faire qu'il prenne la poussière dans le garage. En un mot comme en mille, je fais partie du « club » des « tout cassés » mais je préfère rester discret à ce propos. Quand on a choisi une vie dont le sel est « Sex, Adrenalin and Rock'n'Roll », c'est préférable.

Parfois, la mer ne veut pas de certaines personnes. Un mal de mer terrible -par exemple- qui cloue dans sa bannette peut écarter n'importe qui de ce genre d'expérience. Pour les autres, il faut être capable de se montrer digne d'elle.
Jolokia avec son confort spartiate et sa puissance remonte la barre d'un cran. Le parcours Lorient - Ile Maurice avec ses 11000 milles (20000 kilomètres) rehausse encore le niveau. Il ne faut donc pas être un équipage de lavettes pour tracer cette route. Le fait de le faire en tant que laboratoire social dans une mixité handicapés valides complexifie l'expérience.

Le défi intégrationAvoir parcouru ces 10000 premiers milles prouve que c'est possible. Ni Olivier, ni moi ne sommes des « supermen », c'est juste que quand on a une idée derrière la tête, on aime bien en venir à bout.
Ça ne signifie pas que tout le monde peut le faire, ça aussi l'expérience l'a montré. Ça signifie qu'il ne faut pas mettre des limites aux gens à priori : "Recruteurs, laissez nous arriver jusqu'à l'entretien. »

Maintenant, la grande question est : "Est-ce que cette diversité a un  intérêt ?"

On n'engage pas quelqu'un parce qu'il peut « survivre » dans une entreprise, mais parce qu'il y est utile, qu'il y apporte quelque chose. « Cette diversité a-t-elle servi la marche du bateau ? Y-a-t-il au moins un exemple de situation dans lequel ça a été  un plus ? Le vécu des « handis » a-t-il servi la cause commune ? » Voici quelques déclinaisons de la question principale. A laquelle nos co-équipiers valides ont à répondre pour que cette odyssée ait vraiment un sens.


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