A bord du Jolokia, Nicolas nous livre ses émotions, ses réflexions à quelques jours de l'arrivée à Maurice.
Voilà huit semaines que nous sommes en mer. J'essaie de profiter au maximum de chaque moment à la barre du Jolokia comme s'il était le dernier. Car le dernier approche à grands pas. En effet, un joli flux de Nord est rentré sur notre zone dans la nuit de lundi à mardi et depuis nous progressons à vive allure en direction de Maurice. Nous sommes actuellement au Sud du Canal du Mozambique et chacun y va de son pronostic quant à notre date d'arrivée.
Chacun à bord imagine déjà l'arrivée, les retrouvailles avec les proches, et les quelques jours que nous passerons à Maurice avant de rentrer. L'impatience d'y être est palpable, d'autant que nous faisons actuellement du près qui mouille et qui tape, bref, la vie penchée humide, ça commence à bien faire !
J'imagine aussi l'arrivée et le bonheur d'y être parvenu à boucler cette aventure de presque quatre ans pour Eric et moi, le sentiment d'avoir vécu une expérience sans pareille avec Olivier, le soulagement que tout se soit bien passé (mais attention à ne pas se relâcher à quelques jours du but), bref, beaucoup de belles choses. Mais j'appréhende une ou deux pointes de tristesse.
Tout d'abord celle de devoir quitter Jolo et de rentrer en avion, avec pour bagage à main le souvenir des émotions qu'il nous aura permis de vivre. J'en ai déjà la gorge nouée.
En novembre dernier, lors de notre entraînement à la survie à Brest nous avions simulé une évacuation d'urgence du bateau, en radeau de survie, enchaînée avec un hélitreuillage.
En regardant le Jolo abandonné en dessous de nous depuis l'hélicoptère Super Frelon où l'équipage avait pris place, j'en avais les larmes aux yeux, "Plus jamais ça" m'étais-je promis.
J'anticipe ce même sentiment pénible de devoir abandonner un être auquel nous devons beaucoup, après avoir partagé quelque chose d'extraordinaire. Jolo a été plus qu'à la hauteur, il a tout donné dans l'aventure et ne nous a jamais trahi, nous lui en sommes reconnaissants pour toujours. Merci à toi Jolokia.
L'autre pointe de tristesse sera due à l'absence de Grégory et Laurent. A l'avant veille du départ à Lorient, j'ai connu un gros coup de blues en réalisant tout d'un coup que cette aventure que nous avions rêvée et initiée ensemble, ils ne la vivraient pas avec nous jusqu'à Maurice.
Pourquoi ? Nous avions tellement cru avec eux qu'ils seraient du voyage. Mais un départ en mer pour une si longue période impose des exigences, qui ne sont pas négociables. Nous avons fait tout ce qui pouvait être fait pour partir ensemble, nous n'avons pas réussi.
Pour filer la métaphore de l'entreprise qui est celle que nous avions choisie pour notre projet, nous pourrions dire que cette entreprise-là exigeait certaines compétences que nous ne sommes pas parvenus à développer suffisamment dans l'espace des trois ans de préparation que nous nous étions accordés.
Trois ans, c'était peu eu égard à l'ambition de rallier la France à l'île Maurice en "mode record" avec un équipage mixte. Mais c'était déjà beaucoup en termes d'investissement personnel.
Donner trois ou quatre ans de sa vie pour un projet que nous menions en parallèle de nos vies privées et professionnelles n'est pas anodin. Nous ne pouvions pas donner plus et nous n'avons donc pas de regrets aujourd'hui. Il n'empêche, si une entreprise peut se permettre de ne pas intégrer telle ou telle personne pour des raisons précises liées à sa motivation ou à ses compétences, la société, elle, ne peut pas ne pas les intégrer.
Notre projet parle aux entreprises et aux collectivités en leur disant : vous voulez atteindre vos objectifs, aussi exigeants soient-ils, c'est tout à fait possible et même encore plus enrichissant avec des équipes mixtes.
Soyez prêts à adapter vos fonctionnements et surtout ne vous laissez jamais décourager dans votre volonté d'intégrer, aussi longtemps qu'elle est partagée par tous, valides et handicapés.
De ce point de vue, notre projet et tous les aménagements que nous avons mis en place jusqu'au cours de ces deux derniers mois pour rendre la vie collective possible, est exemplaire et aura, espérons-le, valeur d'exemple.
Mais là où nous avons échoué, c'est en tant que "microsociété", car la société ne peut pas se permettre d'exclure ceux qui ne sont pas "adaptés", la notion même d'adaptation perdant d'ailleurs beaucoup de son sens à l'échelle de la société. On peut choisir d'intégrer ou de quitter un collectif de travail, la greffe peut prendre ou non ; on ne peut pas quitter aussi simplement la société qui nous a fait homme ou femme.
Cette leçon pointe certainement notre aveuglement aux débuts du projet à vouloir réussir notre démonstration à tout prix, et à espérer naïvement qu'elle ait valeur d'exemple pour la société au sens large. Elle pointe aussi une méconnaissance du handicap et la difficulté à faire la part des choses entre ce qui relève du handicap, et ce qui est propre à la personne et à sa façon de vivre son handicap.
Nous avons énormément appris avec Grégory et Laurent, et l'aventure du Défi Intégration leur doit beaucoup tant ils sont allés au bout de leurs vulnérabilités pour tenter de les surmonter.
Elle pointe l'exigence de responsabilité du côté des personnes handicapées pour bien mesurer ce que leur handicap permet ou non, et surtout les efforts qu'elles sont prêtes à consentir pour s'intégrer malgré tout dans un monde conçu par des valides pour des valides, quand la société leur offre, pour compenser le préjudice subi mais aussi pour se dédouaner, l'option d'une indemnité à vie.
La capacité à se dépasser est directement liée à la conscience qu'on a de ses limites. Le travail en équipes mixtes reste sans doute la meilleure façon d'éprouver ses limites, que ce soit à l'école, dans le sport, dans une entreprise, ou dans n'importe quel collectif pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un "ghetto" de personnes qui se ressemblent et s'assemblent pour vivre confortablement leur différence.
Cette exigence de mixité dépasse le cadre de notre projet mais nous la ressentons clairement à l'heure de tirer les leçons de notre expérience. Il y a certaines carences qui ne se rattrapent pas en trois ans.
Pourquoi pas imaginer une multiplication des activités extrascolaires mixtes pour les enfants, l'expérimentation et la généralisation de la mixité dans les écoles maternelles, primaires, les collèges et les lycées, des travaux collectifs tout au long de la scolarité, au lieu de ces évaluations strictement individuelles qui nous poursuivent depuis l'enfance jusqu'aux plus hauts diplômes, comme si la société n'avait pas besoin de développer les aptitudes des petits humains à coopérer, à s'écouter, à se comprendre, à s'accepter et se respecter en dépit de différences parfois choquantes tant elles paraissent insurmontables.
Ces apprentissages dans la mixité ne vont pas de soi, loin s'en faut. Ils sont pourtant précieux pour l'avenir de nos sociétés, dont le morcellement n'en finit pas de dégénérer en ignorance mutuelle, stigmatisation, mise à l'écart, ou assistanat anonyme. Ils sont également porteurs d'un surcroît d'humanité dans des sociétés qui survalorisent la performance au prix de la négation des vulnérabilités de tout un chacun.
Le défi de l'intégration est devant nous, et il dépasse largement les frontières du handicap.