Des nouvelles de l'équipage du Jolokia qui participe au Défi intégration. Nicolas nous livre quelques news...
Comment marche une équipe mixte ?
Voici cinq semaines que nous sommes partis. Cinq semaines à travailler ensemble 12h par jour avec Olivier. On m'aurait dit il y a quelques années que je ferais un jour la moitié de la distance entre la France et l'île Maurice en double avec une personne aveugle sur un voilier de course, y aurais-je cru ?
Olivier et Chloé dans des news précédentes ont commencé à décrypter notre mode de fonctionnement, je voudrais m'y essayer à mon tour. Tout d'abord, nous avons un principe, ce rêve auquel nous essayons de donner corps depuis trois ans dans notre aventure : la parité dans la mixité. Nous essayons donc d'avoir un fonctionnement le plus équilibré possible.
Olivier fait tout, et barre donc en moyenne 1h30 à 2h par quart
Paresseux de nature, je me refuse à faire tout le boulot pour confier à Olivier des tâches "subalternes" ou que l'on considérerait comme faisables par un aveugle. Non, Olivier fait tout, et barre donc en moyenne 1h30 à 2h par quart (de 4h). Je lui fournis les indications nécessaires à la conduite du bateau et à une bonne perception de notre environnement, j'essaie de traduire l'univers de la mer et du bateau en sons, en sensations, en chiffres, en figures, en métaphores, en intensités, en tensions de barre, d'écoutes, c'est un autre dictionnaire de la mer.
Une navigation presque animale
J'apprécie particulièrement cet exercice car tout ça fait de la navigation avec Olivier une navigation instinctive, sensorielle, presque animale ! Impossible de conserver un réglage seulement bon en théorie, ou bon pour des voyants qui peuvent s'appuyer sur des instruments pour corriger en permanence leur angle de barre, Olivier ne réussira pas à barrer et je passerai mon temps à le corriger par des consignes directives, ce qui est tenable sur deux jours, pas sur deux mois.
"Des choses qui peuvent très bien se sentir"
Au début de la traversée, faute d'une longue expérience commune, nous avons surtout travaillé avec des indications de cap, d'angle au vent ou de vitesse.
C'est aussi le principe du répétiteur à synthèse vocale de la centrale de navigation, dont nous n'avons malheureusement pas eu le temps de finir la mise au point avant le départ.
Après quelques temps à répéter ces informations à haute voix à Olivier, j'ai réalisé que toutes ces choses pouvaient très bien se sentir, d'autant que je ne me voyais pas faire de la synthèse vocale pendant 2 mois !
Nous avons donc débuté un gros travail pour accélérer la découverte des repères que nous pourrions établir en commun. Il m'arrive souvent de fermer les yeux pour ressentir les sensations d'Olivier et chercher les mots justes correspondant à ces repères communs. C'est ce qu'on appelle la navigation en double aveugle !
Les réglages auxquels nous aboutissons permettent de barrer aux sens, et tolèrent un minimum d'écarts de barre sans arrêter le bateau ou risquer de le faire partir dans le décor.
Ce ne sont pas les réglages fins qu'un régatier pourrait tenir pendant des heures, extrêmement concentré.
Mais de toute façon, voyant ou non-voyant, au bout de quatre heures de quart la plupart des équipiers barrent moins bien qu'en début de quart, la fatigue réduisant l'attention et la précision.
La bonne marche du bateau implique également un effort constant sur le rangement, qui est le facteur de sécurité et de performance numéro 1 pour une personne aveugle. Nous ne transigeons pas non plus sur la brassière et le harnais, nous vérifions régulièrement et mutuellement que nous sommes bien accrochés, particulièrement de nuit. Enfin, il est évidemment de ma responsabilité d'assurer la veille extérieure (cargos, pêcheurs, grains, nuages, évolution du vent, ...) et la surveillance globale du bateau.
Tout ce travail nous demande à Olivier comme à moi des efforts de concentration et d'adaptation considérables.
Quand le vent vient à être trop faible ou trop fort, les difficultés s'accroissent, et quand Olivier n'arrive plus à barrer en se fiant à ses sensations un ou deux quarts de suite, la frustration n'est pas loin, mais nous ne renonçons jamais.
L'intégration, ce grand mot dans notre voile, est un long processus d'apprentissage mutuel, passionnant mais terriblement exigeant. Il demande de part et d'autre un sens aigu des responsabilités et du travail en équipe pour déterminer ce qui est faisable, les marges de progression et atteindre ses objectifs sans prendre de risque inconsidéré. La volonté de s'intégrer et d'intégrer doit être permanente, sinon on se décourage vite.
Heureusement, à bord du Jolokia, notre volonté est inébranlable. C'est ce que nous voulions vivre et nous le vivons. Pour plus d'infos cliquez ici