Eric nous donne des nouvelles de l'équipage qui participe au Défi Intégration à bord du Jolokia.
En mode transats
Amoureux du farniente au soleil, passez votre chemin! Il ne s'agit pas ici de chaises longues mais de transatlantiques. J'entends du fait de traverser l'Atlantique de part en part en bateau.
Après un mois de navigation, vous avez pu observer du haut de votre ordinateur (sur le très beau site réalisé par Clément Deschamps et Justine Gaxotte) que notre piment rouge a effectué une belle traversée transatlantique.
Cette nuit nous avons, en effet, quasiment touché le Brésil. Notre sillage se fige à un peu plus de 400 kilomètres de la ville de Recife. Une peccadille en comparaison des 6800 kilomètres qui nous séparent de la Cité de la Voile Eric Tabarly à Lorient. Rendez-vous compte, nous sommes passés à un jet de pierre d'une caïpirinha, d'un steak frites, d'une douche, d'une glace sur le port...
Fabuleux trésors promis aux navigateurs qui franchissent, jamais sans encombres, cette surface d'eau salée tellement vaste qu'on l'appelle océan.
Et nous, espèce de bande de bras cassés que nous sommes, bien loin de nous préparer à la douceur de l'atterrissage, nous enchaînons sans sourciller sur une deuxième transatlantique de l'Amérique latine vers l'Afrique.
Allez blam! Près de 6000 kilomètres du même océan version côté sud. Et je tais le fait qu'il reste un certain nombre de bornes après le cap de Bonne Espérance...
Cette petite introduction pour vous annoncer que cette nuit Jolokia a touché un vent d'est assez fort pour lui permettre d'obliquer un peu à gauche et de se lancer dans sa deuxième transat consécutive. C'est en toute humilité que je compare notre équipe à Bernard Moitessier qui, il y a 40 ans, refusait de rentrer en Angleterre après un tour du monde par les trois caps et décidait de sauver son âme sur un deuxième tour du monde. Comme lui, le grand piment rouge résiste aux sirènes du bord de la plage pour retourner vers le large.
Oui j'exagère un peu pour broder cette news. Le Brésil n'est pas notre destination et ne l'a jamais été. Admettez le, vous seriez même tous déçus si on s'arrêtait à Rio la gueule enfarinée en nous congratulant....Si si je suis sûr que vous seriez tous déçus.
Dans ma petite tête de skipper, je me dis que c'est déjà une sacrée performance ce que nous avons fait à bord de notre monocoque. Une transat de 4 semaines sur un bateau de course exigeant avec deux quarts composés d'un valide et d'un handi. Et qui naviguent sur un pied d'égalité sans jamais tricher au "c'est le valide qui fait tout et l'handi qui est sur la photo".
Il faut le voir pour se rendre compte de l'intensité du combat qui se livre sur l'eau tous les jours. Ces deux quarts bataillent contre les éléments, contre la fatigue, contre leur handicap, contre l'ennui, l'envie d'abandonner, et contre quelques lyophilisés aussi parfois. C'est vraiment une démonstration.
Alors je me pose la question. Pourquoi avoir choisi l'île Maurice comme destination de ce record ? Pourquoi aussi loin ? Sérieux, Eric, le Brésil ça aurait déjà fait bien tu ne crois pas ? Je me gratte la barbe d'un mois sur ma table à carte.
Et puis ne sachant répondre, je vais checker notre route sur Maxsea, notre logiciel de routage. Je surveille notre trajectoire et notre vitesse. Mon regard se pose sur l'Afrique et le cap de Bonne Espérance. Alors il n'y a plus de doute.
C'est par ce passage mythique que notre aventure va prendre toute sa valeur à mes yeux. C'est par ce lieu chargé d'histoire que cette équipe dont personne ne voudrait sur le papier sera en quelque sorte adoubée. J'en ai la conviction. Il n'y a pas là de notion de diplôme ou d'une quelconque reconnaissance du monde maritime. Non. Passer le cap de Bonne Espérance à cette époque de l'année n'est pas du tout un exploit en soi. Ma réflexion est plutôt de l'ordre philosophique. Ce cap symbolise notre effort commun. Le passer en course avec notre bateau contient pour moi toute la puissance de notre démonstration.
Mes yeux sont alors totalement happés par ce Finisterre. L'étrave de notre bateau se tourne vers elle. C'est là-bas que nous devons aller. Je suis heureux de reprendre le large.